Marina, nos fêtes sont une punition.
Nos fêtes sont
d’impitoyables soleils exotiques
qui se lèvent et se couchent
subitement
et la honte
brûle
nos visages fautifs.
Marina, nos fêtes sont des fragments
des temps où nous avons
été des dieux.
L’amour essaie de nous rappeler
que nous sommes
complètement mortels.
Et pas tout à fait.
Il ne faut donc pas nous croiser,
comme des yeux
incrédules
croisent le miracle.
Surprenons-nous encore une
minute!
Soyons silencieux comme une cloche une minute
encore!
Marina, nos fêtes sont notre honte...
Elles nous élèvent et
nous les abaissons.
Le plus terrible est que je resterai
seul.
Le plus terrible est
que je t’aime trop peu.
traduit du bulgare par Roumiana
Stantchéva
A Valéry
Docteur, qu’allons-nous
faire de l’homme
d’argile?
Il ne veut pas apprendre.
- L’alphabet, dit-il,
effrite mes yeux.
Ses yeux
ressemblent
à des gouttes affolées.
Il n’est pas bon pour
l’armée.
Très
ennuyée, la
commission
a
découvert dans son cerveau
de la fiente de pigeon.
Il n’est pas bon pour être bouffon
–
il
tremble
mal,
tantôt
à droite,
tantôt à gauche,
son sourire.
Docteur, qu’allons-nous
faire de l’homme
d’argile?
Le docteur lève la main vers son front.
Son front est une
terre aride.
Le docteur ne croit pas
à l’habileté de Dieu.
Le puissant ne croit pas le faible.
Le poisson ne croit pas
que le filet l’étreint.
L’homme sain ne croit pas
le malade.
L’arbre ne croit pas
au baiser de la scie.
Le vivant ne croit pas le mort.
L’homme d’argile
ne croit pas au docteur.
traduit du bulgare par Roumiana
Stantchéva
Le roi a crié à ses vassaux : Hé,
écoutez!
L’absurdité
de
mon
absurdité
n’est
pas mon
absurdité!
Nous
sommes bien tous des
hommes!
C’est-à-dire
des
mammifères!
J’ordonne:
Vivez
en accord
avec
la
Nature!
Mais le bouffon dans un éclat de rire
s’est déguisé en
chauve-souris
et s’est envolé de la tour.
traduit du bulgare par Roumiana
Stantchéva
Dressé parmi les roseaux je suis
pareil à un roseau mutant
bizarroïde,
et dans l’héraldique paysagère aujourd’hui
je suis
assurément le plus équivoque des signes.
Assurément les brouillards sont des troupeaux
d’esprits de
diplodocus morts.
Qui s’attroupent au-dessus de l’eau
et me
dévisagent avec une morne froideur.
Mais le fil se tend comme la corde d’un arc.
Il chante
joliment sa chanson cruelle.
Et des tréfonds de la beauté
j’arrache
un poisson vibrant aux écailles argentées.
Je le décroche avec adresse et je suis
enclin à le remettre
dans l’eau. Mais même après
notre habileté pèsera aussi
lourd
qu’une pierre attachée aux pieds.
traduit du bulgare par Roumiana
Stantchéva
La poésie n’est pas d’avoir peur avant de naître
La poésie
est un anarchisme craignant Dieu
Une révolte divine contre
Dieu
La poésie n’est pas un raffinement de la
misanthropie
Ce n’est pas un argumentaire des pleurs
La poésie c’est établir
qu’on est l’ennemi de
soi-même
La poésie n’est pas la capacité de
prévoir
et d’ordonner (de vaincre)
La poésie est un complot de
terroristes verbaux, un pays pour
esclaves en fuite, un éternel
festin d’anachorètes sans abri.
La poésie ce n’est pas de boire et de
chanter,
ce n’est pas de se brûler la
cervelle
ou de laisser un autre le
faire
La poésie ce n’est pas d’obliger
quelqu’un
à se transformer en torche vivante, à manger du
verre
ou à coucher avec une femme riche et laide
La poésie c’est une
course d’outsiders pour champions ;
un championnat de
catastrophes pour
casse-cous
La poésie ce n’est pas du chewing-gum pour
châtrés,
ce n’est pas un baiser pour
édentés
ni une chanson pour
sourds
La poésie ce n’est pas prendre son
pied
et respirer le parfum des
roses,
ce n’est pas d’être une pâle
sangsue
sur la plaie de sa propre imagination
La poésie est grincement de
dents,
cliquetis de chaînes et de glaives,
phallus et oreilles
coupés
La poésie est l’épine dans le front,
l’électrode dans
le cerveau,
le sifflement du serpent dans le
sommeil
La poésie ce n’est pas d’être un vantard se mordant la
langue,
ou un timide
maraudeur
au chevet de son propre esprit
agonisant
La poésie ce n’est pas d’être
sans
femme aimée ou
maîtresse,
ou bien d’en avoir
une,
ce n’est pas d’être homosexuel, navigateur,
berger
ou quelqu’un en pardessus avec une pipe et des bonnes manières
La
poésie est un malheur majestueux
La poésie est une
plume
arrachée à l’aile d’une taupe,
c’est un concert de
charité
pour électrons et
divinités
La poésie ce n’est pas d’écrire des
vers,
ce n’est pas de sucer le bout du
crayon,
ce n’est pas d’être seul, con ou graphomane
Parfois c’est cela
aussi
La poésie n’est pas
poésie,
elle n’est pas quelque chose qui vaut la peine
La poésie est une
religion
pour anges déchus
et possédés
exorcisés
La poésie ce n’est pas assez
La poésie c’est tout ce qu’on
ne possède pas
possède
traduit du bulgare par Roumiana
Stantchéva
1. La vérité doit être dite.
2. Puisque tout le monde se
tait, c’est à moi de la dire.
3. Dire la vérité est
capital.
4. C’est assez important que ce soit moi qui la
dise.
5. Il faut toujours que ce soit moi qui la dise.
6. Le
plus important est que ce soit moi qui dise.
traduit du bulgare par Roumiana Stantchéva
A 7000 kilomètres de là
et après 300 mois de silence
il lui
a fait une proposition
absolument époustouflante:
- Eh bien voilà, a-t-il dit, dans cette vie
nous aimer n’a pas
pu se faire.
Allons demander là-haut avec fermeté
deux
nouvelles vies à proximité.
Il s’est tu, puis il a doucement ajouté:
- Parce que je ne
vois pas de raison valable
de naître encore une fois
si tu
n’es pas dans les parages.
Elle tenait le fer à repasser d’une main
et de l’autre le
combiné.
Elle a doucement posé le fer à repasser
qui est resté
immobile
comme la proue jaillissante d’un long courrier
dans
le tableau d’un peintre de marines.
- Salut, a-t-elle dit, il y a longtemps
que tu n’as pas
téléphoné. Ca fait
quand même plaisir de t’entendre.
Ensuite elle n’a rien dit,
et lui non plus, parce que
des
pensées et des hommes volaient,
des rochers coulaient,
des
supernovae et de magnifiques
fleurs de la révolte
s’épanouissaient.
Et elles sont éblouissantes comme la mort
-
comme la mort ou comme des lettres
dans les abécédaires
d’amour.
Mais les câbles ne captent pas
encore ces choses-là.
Ils
sont conformes, les câbles,
à leur et à notre
capacité plutôt
simple.
Ce qui est assez logique.
traduit du bulgare par Roumiana
Stantchéva
Quels sont ces corbeaux le long de la route?
L’autocar
cahote, rampant ventre à terre,
et ils tourbillonnent derrière
les vitres sales
comme d’incalculables et dures dents de fer.
Quels sont ces corbeaux le long de la route?
Qu’est-ce qu’ils
ont à faire dans la glèbe trempée?
Qu’est-ce qu’ils couvent
encore dans toutes ces congères?
Quels sont ces corbeaux le long
de la route?
Quels sont ces corbeaux le long de la route?
Leur étau autour
de nous se resserre.
Quels sont ces corbeaux le long de la
route?
Quels sont ces corbeaux le long de la route?
Quels sont ces corbeaux le long de la route!
QUELS SONT CES
CORBEAUX LE LONG DE LA ROUTE!!!
Quels sont ces corbeaux
le
long
de la route
Quelssontcescorbeauxlelongdelaroute
traduit du bulgare par Roumiana
Stantchéva