Boïko Lambovski

Boïko Lambovski



Marina, nos fêtes sont une punition...
L’homme d’argile
Liberte
Etang
La poésie n’est pas d’avoir peur avant de naître...
Politique
Telephone
Corbeaux





* * *


Marina, nos fêtes sont une punition.
Nos fêtes sont d’impitoyables soleils exotiques
qui se lèvent et se couchent subitement
et la honte brûle
                 nos visages fautifs.

Marina, nos fêtes sont des fragments
des temps où nous avons été des dieux.
L’amour essaie de nous rappeler
que nous sommes complètement mortels.
Et pas tout à fait.

Il ne faut donc pas nous croiser,
comme des yeux incrédules
croisent le miracle.
Surprenons-nous encore une minute!
Soyons silencieux comme une cloche une minute encore!

Marina, nos fêtes sont notre honte...
Elles nous élèvent et nous les abaissons.
Le plus terrible est que je resterai seul.
Le plus terrible est
que je t’aime trop peu.

traduit du bulgare par Roumiana Stantchéva




L’HOMME D’ARGILE

            A Valéry

Docteur, qu’allons-nous
faire de l’homme
d’argile?

Il ne veut pas apprendre.
       - L’alphabet, dit-il,
       effrite mes yeux.

Ses yeux ressemblent
          à des gouttes affolées.

Il n’est pas bon pour l’armée.
         Très ennuyée, la commission
         a découvert dans son cerveau
de la fiente de pigeon.

Il n’est pas bon pour être bouffon –
          il tremble
          mal,
          tantôt à droite,
tantôt à gauche,
son sourire.

Docteur, qu’allons-nous
faire de l’homme
d’argile?

Le docteur lève la main vers son front.
Son front est une terre aride.

Le docteur ne croit pas
à l’habileté de Dieu.

Le puissant ne croit pas le faible.

Le poisson ne croit pas
que le filet l’étreint.

L’homme sain ne croit pas
le malade. 

L’arbre ne croit pas
au baiser de la scie.

Le vivant ne croit pas le mort.

L’homme d’argile
ne croit pas au docteur.


traduit du bulgare par Roumiana Stantchéva




LIBERTE

Le roi a crié à ses vassaux : Hé, écoutez!
                     L’absurdité
                     de mon absurdité
                     n’est pas mon absurdité!
                     Nous sommes bien tous des hommes!
                     C’est-à-dire des mammifères!
                     J’ordonne:
                     Vivez en accord avec
                     la Nature!
Mais le bouffon dans un éclat de rire
s’est déguisé en chauve-souris
et s’est envolé de la tour.


traduit du bulgare par Roumiana Stantchéva




ETANG

Dressé parmi les roseaux je suis
pareil à un roseau mutant bizarroïde,
et dans l’héraldique paysagère aujourd’hui
je suis assurément le plus équivoque des signes.

Assurément les brouillards sont des troupeaux
d’esprits de diplodocus morts.
Qui s’attroupent au-dessus de l’eau
et me dévisagent avec une morne froideur.

Mais le fil se tend comme la corde d’un arc.
Il chante joliment sa chanson cruelle.
Et des tréfonds de la beauté j’arrache
un poisson vibrant aux écailles argentées.

Je le décroche avec adresse et je suis
enclin à le remettre dans l’eau. Mais même après
notre habileté pèsera aussi lourd
qu’une pierre attachée aux pieds.

traduit du bulgare par Roumiana Stantchéva




* * *


La poésie n’est pas d’avoir peur avant de naître
La poésie est un anarchisme craignant Dieu
Une révolte divine contre Dieu
            La poésie n’est pas un raffinement de la misanthropie
            Ce n’est pas un argumentaire des pleurs
La poésie c’est établir qu’on est l’ennemi de soi-même
            La poésie n’est pas la capacité de prévoir
            et d’ordonner (de vaincre)
La poésie est un complot de terroristes verbaux, un pays pour
esclaves en fuite, un éternel festin d’anachorètes sans abri.

            La poésie ce n’est pas de boire et de chanter,
            ce n’est pas de se brûler la cervelle
            ou de laisser un autre le faire
            La poésie ce n’est pas d’obliger quelqu’un
            à se transformer en torche vivante, à manger du verre
            ou à coucher avec une femme riche et laide
La poésie c’est une course d’outsiders pour champions ;
un championnat de catastrophes pour casse-cous
            La poésie ce n’est pas du chewing-gum pour châtrés,
            ce n’est pas un baiser pour édentés
            ni une chanson pour sourds
            La poésie ce n’est pas prendre son pied
            et respirer le parfum des roses,
            ce n’est pas d’être une pâle sangsue
            sur la plaie de sa propre imagination
La poésie est grincement de dents,
cliquetis de chaînes et de glaives,
phallus et oreilles coupés
La poésie est l’épine dans le front,
l’électrode dans le cerveau,
le sifflement du serpent dans le sommeil
            La poésie ce n’est pas d’être un vantard se mordant la langue,
            ou un timide maraudeur
            au chevet de son propre esprit agonisant
            La poésie ce n’est pas d’être sans
            femme aimée ou maîtresse,
            ou bien d’en avoir une,
            ce n’est pas d’être homosexuel, navigateur, berger
            ou quelqu’un en pardessus avec une pipe et des bonnes manières
La poésie est un malheur majestueux
La poésie est une plume
arrachée à l’aile d’une taupe,
c’est un concert de charité
pour électrons et divinités
            La poésie ce n’est pas d’écrire des vers,
            ce n’est pas de sucer le bout du crayon,
            ce n’est pas d’être seul, con ou graphomane
Parfois c’est cela aussi
            La poésie n’est pas poésie,
            elle n’est pas quelque chose qui vaut la peine
La poésie est une religion
pour anges déchus
et possédés exorcisés
            La poésie ce n’est pas assez
La poésie c’est tout ce qu’on               ne possède pas
possède

traduit du bulgare par Roumiana Stantchéva




POLITIQUE


1. La vérité doit être dite.
2. Puisque tout le monde se tait, c’est à moi de la dire.
3. Dire la vérité est capital.
4. C’est assez important que ce soit moi qui la dise.
5. Il faut toujours que ce soit moi qui la dise.
6. Le plus important est que ce soit moi qui dise.

traduit du bulgare par Roumiana Stantchéva




TELEPHONE

A 7000 kilomètres de là
et après 300 mois de silence
il lui a fait une proposition
absolument époustouflante:

- Eh bien voilà, a-t-il dit, dans cette vie
nous aimer n’a pas pu se faire.
Allons demander là-haut avec fermeté
deux nouvelles vies à proximité.

Il s’est tu, puis il a doucement ajouté:
- Parce que je ne vois pas de raison valable
de naître encore une fois
si tu n’es pas dans les parages.

Elle tenait le fer à repasser d’une main
et de l’autre le combiné.
Elle a doucement posé le fer à repasser
qui est resté immobile
comme la proue jaillissante d’un long courrier
dans le tableau d’un peintre de marines.

- Salut, a-t-elle dit, il y a longtemps
que tu n’as pas téléphoné. Ca fait
quand même plaisir de t’entendre.

Ensuite elle n’a rien dit,
et lui non plus, parce que
des pensées et des hommes volaient,
des rochers coulaient,
des supernovae et de magnifiques
fleurs de la révolte s’épanouissaient.
Et elles sont éblouissantes comme la mort -
comme la mort ou comme des lettres
dans les abécédaires d’amour.

Mais les câbles ne captent pas
encore ces choses-là.
Ils sont conformes, les câbles,
à leur et à notre
capacité plutôt simple.
Ce qui est assez logique.


traduit du bulgare par Roumiana Stantchéva




CORBEAUX


Quels sont ces corbeaux le long de la route?
L’autocar cahote, rampant ventre à terre,
et ils tourbillonnent derrière les vitres sales
comme d’incalculables et dures dents de fer.

Quels sont ces corbeaux le long de la route?
Qu’est-ce qu’ils ont à faire dans la glèbe trempée?
Qu’est-ce qu’ils couvent encore dans toutes ces congères?
Quels sont ces corbeaux le long de la route?

Quels sont ces corbeaux le long de la route?
Leur étau autour de nous se resserre.
Quels sont ces corbeaux le long de la route?
Quels sont ces corbeaux le long de la route?

Quels sont ces corbeaux le long de la route!
QUELS SONT CES CORBEAUX LE LONG DE LA ROUTE!!!

Quels    sont    ces   corbeaux     le  long
           de la route

Quelssontcescorbeauxlelongdelaroute

traduit du bulgare par Roumiana Stantchéva